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Islam/Occident: Le Canada bannit niqab et burqa des cérémonies de citoyenneté

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le niqab et la burqa sont désormais non grata lors des cérémonies d'assermentation pour l'obtention de la citoyenneté canadienne. Une mesure suscitant l’irritation d’une partie de la gauche canadienne et de leaders communautaires canadiens musulmans.

Avant les attentats terroristes du 11 septembre 2001, l’islam était souvent au Canada (et aux États-Unis) objet de curiosité. Parfois de sarcasme ou d’inquiétude. Quelque fois d’hostilité plus ou moins franche. Ces événements dramatiques dotés d’une charge psychologique très forte ont modifié profondément en Amérique du nord la grille de lecture du fait islamique. Ils l’ont également rendu extrêmement visible. C’est pourquoi, pour longtemps, le regard porté sur l’islam sera emprunt de suspicion. Chaque fois qu’il s’agit d’un objet islamiquement visible, on lui portera un regard teinté de ce cadre passionnel. Le comportement vestimentaire réactif de certains musulmans ne fera, à son tour, que renforcer cette visibilité. Alimentant stéréotypes, peurs ou incompréhension chez une société majoritaire de culture religieuse judéo-chrétienne et baignant dans un environnement culturel largement postchrétien.

Même si la Charte canadienne des droits et libertés garantit l’expression de l’épanouissement religieux des pieux parmi les habitants du Canada, la majorité s’attend à ce que la minorité se conforme, en général, aux us et coutumes du pays. C’est cette attente qui explique le choc que plusieurs Canadiens ressentent à la vue d’accoutrements vestimentaires originaires de contrées lointaines désormais associées dans l’imaginaire populaire à l’intolérance, à la misogynie et à l’extrémisme islamique. À ce propos, le niqab et la burqa sont devenus l’objet par excellence de ce choc. Si certaines musulmanes traditionalistes pieuses les revendiquent comme marqueur de leur identité religieuse, la majorité de la population y voit des symboles d’oppression de ces mêmes femmes aux mains d’hommes misogynes.

Niqab et burqa bannis des cérémonies de citoyenneté canadienne

La visibilité du niqab et de la burqa sur la voie publique de plusieurs villes canadiennes indispose une partie de plus en plus importante de la population. Au point où plusieurs voix, au Québec et dans d’autres provinces canadiennes, appellent désormais à leur bannissement de l’espace public. Ces voix ne comprennent pas pourquoi retrouver dans leur pays des symboles de ce que leurs soldats sont allés combattre en Afghanistan. Cette sensibilité s’explique, entre autres, par la confusion entre un type de vêtement et un mouvement ultraconservateur combattant les armes à la main les soldats d’une mission internationale à laquelle prend part le Canada.

C’est dans ce contexte de choc de symboles culturels qu’il faudrait situer la décision annoncée, le 12 décembre dernier, par Jason Kenney (ministre de la Citoyenneté, de l'Immigration et du Multiculturalisme) à l’effet que désormais le port du niqab et de la burqa sera interdit lors des cérémonies d'assermentation pour l'obtention de la citoyenneté canadienne. Par conséquent, toute immigrante aspirant à devenir canadienne aura l’obligation de dévoiler son visage lors de cette cérémonie forte en symboles.

Comme il s’agit-là d’une nouvelle mesure à forte charge symbolique, il fallait la justifier. À ce propos, M. Kenney a fait appel à deux registres. Le premier est de portée idéal-nationaliste. Le second, de considération pratique.

Le ministre conservateur a déclaré à la presse que le pays ne peut pas «tolérer deux classes de citoyens ou deux classes de cérémonie de citoyenneté». Autrement dit, la population ne peut voir des femmes participant à la cérémonie le visage couvert d’un  niqab ou d’une burqa, à côté d’autres le visage découvert.

Pour M. Kenney, cette interdiction est donc «une question de pur principe» puisqu’elle «se situe au cœur de notre identité et de nos valeurs en matière d'ouverture et d'égalité». C’est donc loin d’être «une simple mesure pratique et technique».

Le ministre a invoqué une raison supplémentaire pour justifier sa décision. De nombreux juges à l'immigration se sont plaints du fait que pendant la cérémonie de la citoyenneté, ils ne pouvaient s’assurer que les femmes portant le niqab ou la burqa prononcent vraiment le serment d’allégeance à la Reine Elisabeth II.

Un problème qui est devenu, à en croire M. Kenney, «suffisamment courant» pour justifier cette nouvelle règle.

Gauche canadienne et leaders communautaires

Au nom d’une certaine idée du multiculturalisme, certains membres de la gauche canadienne se sont émus de la décision conservatrice. Y voyant une menace insidieuse à l’endroit de la Charte des droits et libertés. D’où la sortie, entre autres, de nombreux membres du barreau et du Nouveau Parti démocratique (parti d’opposition officielle à la Chambre des Communes).

Mais fait intéressant à relever à ce propos: une formation de gauche au Québec, du nom de Québec Solidaire, ne s’est pas émue outre-mesure de la décision conservatrice. Cela traduit la complexité de la question culturelle et la division de la société face à elle.

L’intervention de la gauche canadienne a été saisie au bond par certains leaders de la communauté musulmane. Ces derniers se sont dits hérités par la décision du gouvernement.

Les deux parties ont plaidé l’inutilité de cette mesure et dénoncé son caractère vexatoire. Pour eux, le gouvernement aurait pu procéder autrement  pour s’assurer du bon déroulement de la cérémonie d’allégeance au Canada. Cela dit, ils ont toutefois reconnu le droit du juge à l’immigration de connaître l’identité de la porteuse du niqab ou de la burqa.

Les deux «alliés» de circonstances ont vu également dans cette décision une manière conservatrice de faire diversion par rapport à des dossiers controversés comme le retrait du Protocole de Kyoto (après l’avoir ratifié) ou l'abolition du registre des armes à feu.

**

La nouvelle décision de M. Kenney s’inscrit, à coup sûr, dans le fil droit de la nouvelle politique du gouvernement Harper de revalorisation de la citoyenneté canadienne. Elle a réussi le tour de force de plaire à la fois à sa base conservatrice et aux féministes (et donc à la gauche). Mais avec ce succès médiatique, le gouvernement s’arrêtera-t-il en si bon chemin ou ce n’est en fait qu’une étape à laquelle succéderont d’autres mesures? Ira-t-il par exemple jusqu’à interdire le port du niqab et de la burqa dans l’espace public? Continuera-t-il de permettre à ces femmes ainsi habillées de voter lors des prochaines élections fédérales?  

30 décembre 2011

 



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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