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La propension occidentale à qualifier d’ethniques les conflits africains

Le génocide rwandais, les successifs massacres burundais, la crise kenyane ou celle du Darfour. Voilà quelques-uns des foyers de tension que les experts, journalistes et autres observateurs occidentaux ont tôt fait d’appeler «ethniques». Au moment où j’écris ces lignes, les résultats des élections présidentielles du Zimbabwe, tenues le 29 mars 2008, n’ont toujours pas été prononcés. Robert Mugabe s’accroche. Morgan Tsvangirai et l’opposition ne concèdent pas. Pendant ce temps, un cargo d’armes destinées au Zimbabwe vient de recevoir l’autorisation de Luanda d’accoster.

Si les tensions actuelles dégénèrent et ouvrent sur une guerre civile, comme ça a été le cas au Kenya, il est fort à parier que les unes occidentales titreront : «Nouveau conflit ethnique en Afrique». Déjà, le terrain se prépare. Dans un article publié dans le site de Rfi Actualité(1), Marina Burgeon écrivait : «Les Ndebele ont depuis longtemps un compte à régler avec Mugabe, qui appartient à l’ethnie majoritaire des Shona.» En clair, la lecture ethnique est déjà envisagée comme un conflit dont l’enjeu de pouvoir est pourtant manifeste. Les conflits africains sont des luttes pour le pouvoir et l’enrichissement économique que celui-ci entraîne. Nous remettrons donc en question ici cette propension en Occident à qualifier d’ethnique les foyers de tension africains.


Luttes pour le pouvoir labélisées «conflits ethniques»

Le fait est que ces conflits qui portent le label ethnique en Afrique n’ont rien d’ethnique ou presque. Ce sont des luttes pour le pouvoir. Pour le conquérir ou le conserver. Au besoin, par tous les moyens. Lutte facile à comprendre quand on considère les privilèges associés au pouvoir, notamment la mainmise sur les ressources de l’État. Dans ces autocraties africaines qui se bercent d’illusion démocratique, le pouvoir représente le moyen le plus sûr d’accéder à la richesse et au prestige. L’essayiste canadien Jacques Gélinas (2) remarquait avec justesse : «Partout dans le Tiers Monde, il suffit de grimper dans les structures de l’État pour devenir millionnaire, voire milliardaire.» Le rapporteur spécial des Nations unies, Jean Ziegler (3), a quant à lui trouvé cette brillante formulation: «Une règle étrange semble présider aux dépenses somptuaires des gouvernants d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine : plus pauvre et plus endetté est leur pays, plus luxueux est leur train de vie personnel et celui de leur famille et de leurs courtisans.» Parlant du drame économique de la Côte d’Ivoire dans les années 1980, l’auteur Philippe David (4) note que les hommes au pouvoir et leurs sbires se permettaient pourtant la célébration au champagne des milliards engrangés aux dépends de l’État. Ce sont là des faits qui permettent de comprendre que certaines tensions ouvrent sur des luttes sanglantes, puisque d’une part, les détenteurs du pouvoir s’y accrochent avec férocité et les aspirants au pouvoir y tiennent quelquefois avec une cruelle détermination. Parlant de l’épisode kenyan, Jean-François Bayart qui est chercheur au CNRS écrit avec justesse : « Privilégier la lecture tribale du conflit, c'est s'interdire de comprendre sa dimension politique, par exemple l'instrumentalisation des passions identitaires à des fins de restauration autoritaire. » Et davantage encore, je dirais que c’est s’interdire de comprendre la dimension économique dont le politique est le véhicule.

Si les affrontements trouvent leur explication profonde dans l’appropriation à des fins personnelles des ressources nationales qu’autorise l’accession au pouvoir, les analyses économiques des affrontements interethniques comme celles de Hakim Ben Hammouda (5) sur le Burundi constituent un point de départ intéressant. Mais il y a lieu de se méfier des analyses ethnographiques comme celle de Philippe Gourevitch (6) sur le génocide rwandais qui tendent à suggérer que les conflits actuels ne sont que la résurgence d’une implacable haine originelle. Le fait est que ce type de lecture ravive des drames que l’unidirectionalité du temps rend tout simplement impossible de défaire. Certes, l’histoire doit informer le présent, dans la mesure où elle peut permettre d’identifier les mécanismes qui ont mis en place l’horreur en vue d’éviter sa reproduction. Mais envisager le drame historique en lui-même comme paramètre absolu dans la résolution d’un conflit actuel ne saurait qu’alimenter la tension et nourrir la défiance. Pour cause, l’histoire est par sa nature même simplificatrice et dispose de cette tendance à poser d’un côté les bourreaux et de l’autre les victimes. Cette simplification contribue à maintenir dans les esprits une dichotomie plus ou moins déconnectée de la réalité, et à assurer, sur fond de revendication de réparation d’une part et de négation d’autre part, un dense climat de suspicion. Car, elle tend en effet, moins à remettre en cause un déséquilibre structurel mis en place par le drame historique, qu’à imposer aux descendants des bourreaux d’antan de combler la mesure de leurs pères. Déjà, un tel réductionnisme est troublant. Et c’est à juste titre que Paul Ricœur (7) mettait en garde contre « l’injonction de se souvenir » et préconisait une politique de la « juste mémoire. » Mais il y a plus perturbant encore, qui devrait rendre suspecte l’histoire comme paramètre obligé: la pluralité même de sa lecture et donc la pluralité même de la mémoire, c’est-à-dire son caractère sélectif qu’on ne saurait dissocier des intérêts souvent contradictoires des uns et des autres qui se souviennent. En clair, tout en acceptant l’historicité d’un drame, les protagonistes ne se souviennent pas exactement de la même chose ni de la même manière et moins encore pour les mêmes raisons.

Si les conflits africains sont plutôt économiques qu’ethniques, comment alors expliquer que ce soit bel et bien des groupes ethniques qui s’affrontent dans la plupart des cas? Hutus et Tutsis au Rwanda comme au Burundi voisin. Kikuyus et Luos au Kenya. Zaghawas et Arabes au Darfour ou encore Ijaws et Itsekeri au Nigéria, etc. C’est là une question centrale que j’aborde. Loin de vouloir avancer sur le terrain d’une analyse du type néo-marxiste, je souhaite plus simplement proposer l’hypothèse de la sacralisation du facteur identitaire par défaut dont les termes sont présentés plus bas et dont la validité dépasse le strict cadre africain et se veut plus générale.

Conflit «ethnique»: une notion commode

On peut dire que la notion de conflit ethnique est une notion commode, particulièrement pour ceux, en Occident, qui jouent un rôle déterminant dans les foyers d’embrasement en Afrique. Car il s’agit là d’une notion qui permet d’occulter les responsabilités des uns et des autres dans le surgissement desdits conflits. On peut par exemple penser aux alliances économiques dont parle Jean-Pierre Campagne (8), c’est-à-dire celles qu’entretiennent les dictateurs africains avec les pouvoirs occidentaux et leurs multinationales. Ces alliances permettent aux hommes forts des pays africains de consolider leur pouvoir au mépris de la souffrance de leurs populations. Un cas classique : le Nigéria. Ce pays est le 7ème producteur mondial de pétrole et ses gisements sont concentrés dans le delta du Niger, une région qui vit essentiellement de l’agriculture. Cependant, le forum econologie.com présente le portrait suivant de la région: « la pollution due aux fuites d’hydrocarbures est telle que la terre et l’eau souillées deviennent impropres à l’agriculture, à la pêche, à la consommation. L’air est saturé par le brûlage des gaz et les pluies acides achèvent de dénaturer les sols et la forêt. Cet état de fait pose des problèmes de santé publique mais aussi des problèmes sociaux car le chômage touche durement ces régions où les hommes ne peuvent plus travailler aux champs ou à la pêche. » Outre ces drames, les populations de cette région semblent simplement oubliées par le gouvernement central: « Pas d’eau potable, de routes, d’électricité, d’écoles ou d’hôpitaux dignes de ce nom… et des pénuries d’essence à répétition ! » En octobre 1995, au bout d’un procès truqué, le pouvoir nigérian a condamné et exécuté l’écrivain écologiste Ken Saro-Wiwa et huit de ses compagnons qui dénonçaient le traitement que les pétrolières réservaient à la région et à ses populations. Pourtant, quand de vives tensions ont repris en août 2003 dans la région, les journaux et autres dépêches des agences de presse ont parlé d’affrontements ethniques opposant les Ijaws aux Itsekeri, avec un silence assourdissant sur la détérioration des conditions de vie créée et accentuée par la collusion entre les pétrolières et le gouvernement d’Abuja.

Mais il y a quelque chose de plus fondamental, parce que structurel, tel qu’illustre la crise alimentaire actuelle et les manifestations quelquefois violentes qu’elle suscite à travers le monde. Curieusement, au cours des dernières décennies, la production alimentaire mondiale a été plus rapide que l’accroissement de la population, si bien que des experts estiment que les pratiques agronomiques actuelles, même sans nouveaux investissements, pourraient couvrir les besoins des quelque 10 milliards d’humains que la terre portera vers 2050. Pourtant, la famine n’a cessé d’augmenter. Jean Ziegler rappelle qu’entre « 1995 et 2004, le nombre des victimes de la sous-alimentation a augmenté de 28 millions. » Le mois d’avril 2008 a vu des soulèvements populaires un peu partout dans le Tiers-Monde, d’Haïti en Indonésie en passant par nombre de pays africains. Rappelons que le problème n’est pas dans la production alimentaire, mais bien dans la décapitalisation des populations due à une augmentation insoutenable des prix des denrées alimentaires. En Afrique, les familles consacrent en moyenne 60 à 70% de leurs revenus à la nourriture. Quand le prix d’un kilogramme de denrées de base double ou triple subitement, c’est comme si on enlevait à la famille la moitié ou les deux tiers de ses revenus.

Il faut noter que nombre des pays africains qui souffrent aujourd’hui de la faim connaissaient dans les années 1970 l’autosuffisance alimentaire. Mais contraints par les organismes internationaux qui souhaitaient les rendre solvables, ces pays vont abandonner les cultures vivrières au profit de l’agriculture industrielle destinée à l’exportation. Déjà, l’argument de la solvabilité n’a pas fonctionné, puisque rapidement les prix de produits tels le café ou le cacao ont remarquablement chuté sur le marché international réduisant considérablement les revenus des États exportateurs et mettant en crise leur capacité à assurer leurs responsabilités sociales, à payer leurs créances nationales et internationales et même à payer leurs fonctionnaires. Ainsi, des pays qui pouvaient se nourrir se sont retrouvés non seulement plus pauvres, mais en plus réduits à l’importation de denrées de première nécessité. Or la demande énergétique mondiale actuelle qui propulse les prix du carburant toujours vers de nouveaux sommets a un impact direct sur le coût de production et de distribution des aliments, mais aussi détourne une bonne part de production agricole vers la fabrication des biocarburants. On estime en effet que 100 millions de tonnes de céréales sont utilisés chaque année pour produire le biocarburant. En somme, tous ces phénomènes, soit l’augmentation des coûts de production et l’augmentation de la demande en produits de base tels que le maïs, le blé, le riz se traduisent par l’augmentation des prix (dans nombre de pays africains, le prix du riz a grimpé de plus de 75% en an), ce qui accentue la décapitalisation des populations déjà sérieusement vulnérables. Mais il faut le souligner, le véritable problème pour les pays africains, contrairement à ce que laissent entendre de plus en plus d’analyses, n’est pas l’aventure actuelle du capitalisme écologique, mais bien l’abandon des cultures vivrières et leur anémie financière orchestrés dans les capitales occidentales au tournant des années 1980.

Parlons encore du fait que les belligérants dans ces crises africaines sont bien souvent équipés d’une artillerie provenant des fournisseurs d’armes occidentaux. Autant de réalités masquées par les lectures ethniques. Du coup, on comprend qu’il soit si commode et même confortable dans les capitales occidentales d’habiller les conflits africains du label ethnique.

Facteur identitaire par défaut

Il faut maintenant revenir sur la question soulevée plus haut: si les conflits africains sont plutôt économiques qu’ethniques, comment alors expliquer que ce soit bel et bien des groupes ethniques qui s’affrontent dans la plupart des cas? Hutus et Tutsis au Rwanda comme au Burundi voisin. Kikuyus et Luos au Kenya. Zaghawas et Arabes au Darfour ou encore Ijaws et Itsekeri au Nigéria. Pour ne citer que quelques exemples. Certains, tout en rejetant la lecture ethnique, ont avancé la jeunesse et la fragilité de la démocratie dans le contexte africain comme catalyseurs de l’affrontement ethnique. Dans un article intitulé «Le Kenya au-delà des ethnies» (9) Jean Pierre Champagne écrivait : « Lorsque le processus démocratique si fragile se grippe, l’une des armes locales peut être l’appartenance communautaire, ethnique, le réflexe identitaire, familial, le lien de la langue. Ici, dans cette Afrique, dans toutes les Afriques, les partis politiques n’existent même pas depuis une génération. Les politiciens utilisent alors d’autres leviers pour susciter des soutiens. L’ethnie, la région en sont. » Il est vrai qu’en l’absence d’un programme politique, les élites au pouvoir ou ceux qui y aspirent n’ont désormais que l’argument ethnique comme levier permettant de susciter l’adhésion de franges de populations à leur cause. Une telle explication demeure cependant insuffisante pour rendre compte de ce qui mobilise une ethnie contre une autre, pour rendre compte du pourquoi ce levier ethnique fonctionne. Comment expliquer que du jour au lendemain, ce voisin qui a partagé mes repas, dont j’ai gardé les enfants, qui a trait mes vaches pour ses propres besoins, qui s’est servi de ma cuisine et de ma maison comme si elles étaient siennes, etc., comment expliquer que du jour au lendemain, ce voisin fasse irruption chez moi armé d’une machette ou d’une mitraille et d’intentions diaboliques? L’argument du déficit démocratique est loin d’être satisfaisant.

J’estime que l’explication doit se trouver plutôt du côté du fonctionnement de ce que j’ai appelé facteur identitaire par défaut. Certes, l’expression « par défaut » relève désormais du langage informatique. Il peut donc paraître étrange d’emprunter à ce jargon pour rendre compte du comportement humain. Signe sans doute que nous sommes entrés de plain-pied dans l’âge numérique. Plus sérieusement, l’expression par défaut, comme le relève Étienne Cliquet (10), «signifie une valeur définie dès le début de l'exécution du programme, avant que l'utilisateur ne la modifie.» À noter qu’en dehors des mordus de l’informatique, peu nombreux sont ceux qui, dans l’exécution de leurs tâches, vont au-delà de l’interface par défaut. Même si pour certains traitements, initialiser nous-mêmes un autre programme plus adapté, plus spécifique, nous permettait d’obtenir des résultats optimums, nous nous résolvons bien souvent à ce qui nous est offert, au programme par défaut, initialisé pour nous faciliter la tâche. Il y a donc derrière la notion de par défaut l’idée de facilité, d’évidence. Mais bien plus encore, l’idée du naturel. Car, l’interface par défaut ne provient pas de notre intervention. Nous ouvrons l’ordinateur et voilà, elle est là, imposée par la machine. C’est comme si c’était une création de la machine elle-même qu’il fallait se garder d’interroger, de défier. C’est à cette double dimension que se réfère la notion de facteur identitaire par défaut. C’est-à-dire une identité qui d’une part repose sur l’évidence, sur les traits spontanément accessibles des individus ou des collectivités et d’autre part, emporte l’idée d’innéité, c’est-à-dire appartenant à la nature même des choses.

La notion de facteur identitaire par défaut revoie à tout élément sensible qui provoque spontanément le sentiment d’appartenance. Si ces facteurs sont infinis, les trois principales sur lesquels se déploient les formes les plus tragiques de la discrimination et du racisme sont: la race, l’appartenance ethnique et la religion héritée. Les croisades médiévales et les jihad modernes, l’esclavage comme la shoah, les génocides arméniens ou rwandais, les tueries du Darfour ou les crimes commis au Kosovo, en Croatie et en Bosnie dans les années 1990, ne sont que quelques-unes des traces sombres de l’histoire de l’humanité dont les assises ont été la race, la religion héritée ou l’appartenance ethnique. Il faut souligner ceci: bien que chacun de ces facteurs soit en soi potentiellement catalyseur d’explosion, il arrive bien souvent que plusieurs s’entrecroisent, se recoupent dans des contextes socioéconomiques particuliers et laissent alors s’exprimer les instincts les plus sombres de la nature humaine. Ainsi par exemple du drame des Balkans dans les années 1990. Même si on a abondamment parlé de « nettoyage ethnique », la purge aurait tout aussi bien pu s’appeler autrement. La remarque suivante de Bernard Cloutier (11) dans sa note sur les Balkans est absolument pertinente : « Bien que les Albaniens soient différents des Serbes sur le plan ethnique, il semble que c'est leur foi musulmane plutôt que leur langue ou leurs ancêtres qui fait d'eux des candidats à l'élimination, comme c'était le cas des musulmans bosniaques et des Croates catholiques. L'argument selon lequel la Serbie ne peut-être privée des églises et monastères orthodoxes sacrés situés dans le Nord du Kosovo rappelle à l'esprit ceux qui ont lancé les croisades médiévales pour sauver les Terres Saintes! ». En fait, Cloutier est plutôt catégorique: «Ce qui est arrivé en Bosnie devrait s'appeler «nettoyage religieux». Alors, étaient-ce des purges ethniques ou religieuses? Peut-être les deux à la fois, et plus encore.

L’efficacité des facteurs identitaires par défaut comme catalyseurs de confrontations sanglantes tient de leur apparence naturelle. La race comme l’ethnie semble si naturelle, facile à reconnaître. Identifiables sans effort particulier. On peut en dire autant pour la religion héritée, puisque sauf exception, la plupart des gens semblent fatalement déterminés sur le plan cultuel par la religion dominante de la région du monde où ils ont vu le jour. Dès lors que ces facteurs sont perçus comme naturels, dès lorsqu’ils sont considérés comme innés, ils apparaissent pour beaucoup comme quelque chose de fondamental, l’ultime refuge identitaire, le temple sacré de la certitude de soi, une sorte de patrimoine inviolable qu’il faut sauvegarder. C’est là que réside le véritable problème, c’est-à-dire dans la sacralisation du facteur identitaire par défaut. Cette sacralisation se combine aux traits bien apparents pour créer un double mouvement : le sentiment d’appartenance et le réflex d’irritabilité. Autrement dit, la sacralisation augmente le coefficient d’irritabilité et accroît la sensibilité des uns et des autres à tout ce qu’on leur dit être une menace à leur intégrité. C’est pourquoi les réactions sont si immédiates et si vives. Les hommes politiques ont compris cette chose. Peut-être ne sauront-ils jamais l’articuler de manière conceptuelle, mais ils en ont intuitivement le sens. Et ils savent l’exploiter efficacement.

De plus, dans un contexte où pendant longtemps, le pouvoir a été assuré par les ressortissants d’une même ethnie, d’un même groupe religieux ou d’une même race, il va se constituer au fil des ans une sorte d’inconscient identitaire prompte à valider l’idée que l’organisation sociale, la répartition des privilèges et définitivement la condition des uns et des autres était une simple question d’appartenance ethnique, d’affiliation religieuse ou d’appartenance raciale. Dans un tel environnement, l’épaisseur de la stabilité sociale est bien mince. La paix sociale ne tient qu’à un fil, celui de la satisfaction des besoins de base. Jean-Paul Sartre (12) disait, par la voix de son personnage Hugo Barine: «On a l’air inoffensif quand on mange.» Mais l’air uniquement, parce qu’une fois le manger terminé, une fois la faim revenue, on peut devenir très offensif. Ainsi, la sublimation des facteurs identitaires par défaut se combine au sentiment que ceux-ci sont les véritables agents d’organisation sociale et de répartition des privilèges sociaux pour mettre en place un potentiel explosif.

Le rôle de l’histoire

On ne saurait cependant minimiser le rôle joué par nombres de drames historiques dans la formation de cet inconscient identitaire. Il n’y a eu des moments où l’appartenance raciale, ethnique ou religieuse faisait l’économie du procès. Sous l’Allemagne nazie, le fait d’être Juif était à la fois un jugement et une condamnation. C’était suffisant pour qu’on vous dépossède de tous vos biens et vous envoie dans les camps de la mort. À propos de l’occupation japonaise en Chine, Frank Brunner (13) rapporte : « Les soldats suivaient les rues, tuant sans discrimination les Chinois hommes, femmes et enfants, sans provocation apparente ni excuse, jusqu’à ce que par endroit les rues et les allées soient couvertes des corps de leurs victimes. Selon un autre témoin, les Chinois étaient pourchassés comme des lapins, quiconque vu se déplaçant se faisait abattre. Durant les deux ou trois premiers jours de l’occupation japonaise de la ville, au moins douze mille Chinois non-combattants, hommes, femmes et enfants, ont trouvé la mort dans ces massacres. » Dans son ouvrage The Negro Holocaust: Lynching and Race Riots in the United States, 1880-1950, Robert A. Gibson montre comment durant la période indiquée, le lynchage était devenu « la méthode institutionnelle » utilisée par les Blancs pour terroriser les Noirs et maintenir la suprématie blanche. Ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres qui ont nourri pour chacune de ces communautés, la construction d’un inconscient identitaire, le spontané sentiment d’être partie intégrante d’un groupe sous la seule foi de la couleur de la peau, de l’origine ethnique ou de la religion des ancêtres. Mais plus fondamentalement, ces souffrances historiques impriment dans les mentalités le sentiment de méfiance par rapport à la race, l’ethnie ou la religion des oppresseurs d’antan. Malgré des ouvertures évidentes, des progrès manifestes, la confiance envers les descendants de cet Autre qui a autrefois orchestré l’horreur semble absolument non envisageable. C’est comme si, des générations plus tard, ces descendants traînaient dans leur être les gênes de la cruauté ancestrale. D’un autre côté, sans doute par peur de représailles en réparation, ces descendants d’anciens oppresseurs vont développer des reflexes de protection, de survie ou encore de négation de l’histoire. Ainsi, cette méfiance créée par les conditions historiques se renforce de génération en génération et sanctionne la différence comme potentielle menace.

L’Afrique et les grands penseurs du monde occidental

Philippe Gervais-Lambony a noté que «la lecture ethnique des conflits africains a des causes diverses. Mépris pour les populations africaines, méconnaissance de la complexité politique des sociétés, goût de l'explication facile, tradition européenne ancienne qui voyait un continent en proie aux guerres tribales mais sauvé par la civilisation…» Chacun de ces éléments joue en effet un rôle. Mais l’élément central demeure la tradition philosophique européenne qui a toujours accordé à l’Afrique et à l’Africain un statut inférieur.

Hegel disait que «l'homme en Afrique noire vit dans un état de barbarie et de sauvagerie qui l'empêche encore de faire partie intégrante de la civilisation», que «l'Africain dans son unité concentrée et indifférenciée, n'est pas encore parvenu; d'où il suit que la connaissance d'un être absolu qui serait par rapport au moi quelque chose d'autre, de supérieur, manque ici totalement. Comme il a été dit, le nègre représente l'homme naturel dans toute sa sauvagement et sa pétulance; il faut faire abstraction de tout respect et de toute moralité, de ce que l'on nomme sentiment, si on veut bien le comprendre; on ne peut rien trouver dans ce caractère qui rappelle l'homme.(...) Les nègres possèdent ce parfait mépris des hommes qui constitue proprement la condition fondamentale, quant au droit et à la moralité. » Pour sa part, Victor Hugo (14) déclarait : « Cette Afrique farouche n'a que deux aspects:__ peuplée, c'est la barbarie; déserte, c'est la sauvagerie. » Voltaire (15), chantre de la tolérance faisait le commentaire suivant : « Ces Juifs, également rigides et fripons, étaient encore dans Rome au nombre de quatre mille. Il y en avait eu huit mille du temps d’Auguste; mais Tibère en fit passer la moitié en Sardaigne pour peupler cette île, et pour délivrer Rome d’un trop grand nombre d’usuriers. Loin de les gêner dans leur culte, on les laissait jouir de la tolérance qu’on prodiguait dans Rome à toutes les religions. Ou leur permettait des synagogues et des juges de leur nation, comme ils en ont aujourd’hui dans Rome chrétienne, où ils sont en plus grand nombre. On les regardait du même œil que nous voyons les Nègres, comme une espèce d’hommes inférieure. » L’argument ethnique n’est que l’atavisme de telles thèses défendues par nombre de penseurs européens du XVIIe et du XIXe siècle, thèses qui ont justifié les entreprises coloniales et légitimé l’exploitation et l’oppression. La conception de l’Africain sous-être est sous-jacente dans la lecture ethnique des conflits africains, puisqu’elle emporte l’idée de l’homme noir sans foi ni conscience, presque entièrement dépourvu de tout sens de l’humanité. Ce sauvage dont l’instinct barbare n’attend que « l’étincelle ethnique » dont parle Ferro Bally pour se manifester.

Ces préjugés dont les fondements ont été posés par les maîtres artisans de la pensée occidentale ne sauraient disparaître aisément. Si de plus, ils ont été perpétués à travers les âges par toutes formes de discours institutionnels, on peut comprendre qu’ils se soient profondément infiltrés dans la conscience occidentale. Dans la conscience mondiale. Le mouvement de la Négritude lancé par les intellectuels noirs, malgré ses bonnes intentions, n’a que renforcé l’image du Nègre sans raison, du Nègre spontané, émotif. L’image d’une Afrique insuffisante, fatalement assujettie à l’Occident. Senghor ne chantait-il pas cette « Europe à qui nous sommes liés par le nombril »! Image tragique. Puisqu’en introduisant le rapport de dépendance et de subordination comme une nécessité, elle anéantit du même coup l’élan émancipatoire et détruit le sens de la réalisation de soi. Elle accrédite la thèse de l’incompétence du Noir. De l’incomplétude de la nature noire. On peut donc comprendre que malgré l’apologie actuelle de la diversité des cultures et l’égalité qui en est sous-jacente, malgré l’acceptation du caractère fugace de la notion même de race, les relents hiérarchiques demeurent, qui se manifestent notamment dans les lectures occidentales des conflits africains.

Résister à l’appel de l’ethnie

La lecture ethnique des conflits africains constitue en réalité une injure à l’Afrique et une calomnie, puisqu’elle suggère que les Africains s’accommodent mal de la diversité ethnique. Certes les préjugés ethniques existent sur le continent africain comme partout ailleurs. Ils sont manifestes notamment dans les formes de l’humour. On peut penser notamment à Jean-Miché Kankan au Cameroun qui a su, tout au long de sa carrière, rire des Bamiléké, mais jamais dans un esprit malicieux, et égayé le Cameroun tout entier. Dans la réalité sociale, les mariages interethniques sont monnaie courante tandis les coutumes alimentaires des différents groupes ethniques qui composent le paysage démographique du pays se prêtent et s’empruntent allégrement. Un phénomène qu’on observe dans tous les autres pays africains. Peu de choses peut-être que ces éléments, mais ils traduisent bien le fait que les Africains adorent leur diversité.

En définitive, ce que les observateurs doivent savoir, c’est que le véritable enjeu des luttes sanglantes qui traversent l’Afrique c’est la quête du pouvoir et des privilèges économiques que ce pouvoir représente. Il est toutefois dramatique de constater que des générations d’hommes et de femmes frustrés par le déséquilibre social, ont acquis la sincère conviction que combattre le pouvoir en place par tous les moyens est non seulement légitime, mais en plus le seul moyen de parvenir au progrès social. Si bien que certaines cruautés ont cessé d’être l’apanage des assoiffés du pouvoir pour se prêter aussi comme instrument de libération. Dommage que le levier ethnique, comme facteur identitaire par défaut, constitue un moyen si aisément exploitable. Mais ce fait ne devrait souscrire aucun observateur à une juste analyse des conflits.

Je terminerais ce mot en invitant l’Africain aux prises avec les dures réalités économiques actuelles à fermer l’oreille à l’appel de l’ethnie (16) , qui n’est que tension, guerre et autre purification ethnique. Je l’invite à résister à l’appel de l’ethnie qui n’est jamais constructif, jamais productif, mais toujours accélérateur de misère. Résister à l’appel de l’ethnie car l’ethnie, comme tous les autres facteurs identitaires par défaut, est moins fondamentale qu’il ne paraisse. L’appartenance ethnique ne garantit l’individu ni son statut social ni sa sécurité. Dans nombre de pays africains, bien des opposants qui ont disparu ou choisi l’exil étaient bel et bien de la même ethnie que les tenants du pouvoir. Plus fondamental encore, l’appartenance ethnique n’est gage d’aucune vertu particulière ni racine d’aucun vice particulier. Si le facteur identitaire par défaut peut provoquer spontanément le sentiment d’appartenance, il ne garantit pas la loyauté de ce sentiment. Si bien que les accusations sur le modèle « il a trahi sa race » ou « il a trahi son ethnie » constituent en réalité une absurdité. J’invite l’Africain à résister à l’appel de l’ethnie, ne serait-ce que pour montrer à ses leaders et au monde qu’il sait voir au-delà du « par défaut », qu’il est bien conscient que la source véritable de sa condition est ailleurs que dans l’origine natale de son compatriote.

Notes

1. http://www.rfi.fr/actufr/articles/099/article_64330.asp Article publié le 26/03/2008.
2. Et si le Tiers Monde s’autofinançait. De l’endettement à l’épargne, Les Éditions Écosociété, 1994.
3..Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent, Fayard, 2002.
4. La Côte d’Ivoire, Karthala, 2000.
5. Burundi. Histoire économique et politique d'un conflit, L'Harmattan, 1995.
6. Nous avons le plaisir de vous informer que demain nous serons tués avec nos familles, Denoèl, 1998.
7. La mémoire, l'histoire, l'oubli, 2000.
8. Libération, lundi 7 janvier 2008.
9. Libération, lundi 7 janvier 2008.
10. http://www.teleferique.org/stations/Cliquet/Default/
11. http://berclo.net/inden.html
12. Les mains sales, Gallimard, 1948.
13. http://www.interet-general.info/archives/retenez-moi.com/histoire/nankin.html
14. Actes et Paroles, Volume 4, http://www.gutenberg.org/etext/8490
15. Essai sur les mœurs et l’esprit des nations et sur les principaux faits de l’histoire, depuis Charlemagne jusqu’à Louis XIII, http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/
16. L’expression «l’appel de l’ethnie » est une claire allusion à L’appel de la race de Lionel Groulx. Groulx voyait dans la race une sorte d’inéluctabilité.


* Des villageois déplacés au Darfour. Image : http://www.un.org/french/ecosocdev/geninfo/afrec/vol20no1/201-prevenir-genocide.html
© ONU. Evan Schneider.


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