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Syrie: Répression meurtrière, vidéo et mensonges de Bachar El-Assad

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le régime tyrannique de Bachar Al-Assad fait face depuis le 15 mars 2011 à une révolution populaire voulant sa chute. Malgré l’accumulation sans cesse des preuves incriminant son appareil sécuritaire, le président syrien s’est enfermé dans la tactique de la négation de la réalité, lors de son entrevue avec Barbara Walters du réseau de télévision américain ABC. Peine perdue pour lui.



Bachar Al-Assad (1965-) est un président accidentel de la république dynastique de Syrie. Son père, Hafez (1970-2000), avait préparé son fils aîné Bassel à lui succéder. Mais le décès prématuré de ce dernier en 1994, suite à un accident de voiture, a forcé l’ophtalmologue timide qui vivait alors à Londres à rentrer précipitamment à Damas. Son père voulait le préparer à l’exercice de sa future fonction présidentielle. Six ans plus tard, le père meurt et le fils lui succède à la tête de l’État et du parti du pouvoir, le Baath.

Le «Printemps de Damas» tourne court en février 2001 après six mois seulement de débats intenses au sein de ''clubs'' intellectuels et politiques. Alors qu’il pensait avoir muselé son peuple, le Printemps arabe bourgeonne dans plusieurs pays de la région, fait chuter trois régimes autoritaires (Zine El-Abidine Ben Ali, Hosni Moubarak et Mouammar Kadhafi) et sonne dès le 15 mars 2011 le glas de son régime.

Pour écraser la révolution populaire et se maintenir au pouvoir, le régime Assad fait feu de tout bois. Au point où les chiffres fournis début décembre par le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU parlent de plus de 4000 morts (dont plus de 300 enfants). Et le dernier rapport de mission de la commission d’enquête de ce Conseil n’a pas hésité à imputer à ce régime tyrannique la commission de «crimes contre l’humanité»!

Pour défendre son régime et tenter de briser son isolement grandissant dans la région et dans le monde, Bachar Al-Assad a pensé que le meilleur moyen d’y parvenir était de s’adresser à l’opinion publique américaine (et occidentale). D’où la sollicitation faite au réseau de télévision américain ABC. La première depuis le début de la révolution populaire. Entrevue diffusée le mercredi 7 décembre par ce réseau national.

Déni de la réalité et cynisme

Quand on regarde attentivement l’enregistrement vidéo de l’entrevue, on ressent un sentiment étrange. Un mélange d’étonnement et de consternation. À entendre certaines réponses de M. Assad, on ne peut s’empêcher de se demander s’il s’agit d’un homme qu’on a soigneusement enfermé dans une ''geôle'' dorée d’une Syrie imaginaire ou plutôt un dirigeant machiavélique voulant vouer un destin kafkaïen à son propre peuple dans la seule fin de se maintenir au pouvoir, tout en se dédouanant de la répression brutale de son appareil sécuritaire.


 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Barbara Walters a abordé avec son hôte plusieurs questions d’importance relativement au déroulement de la crise syrienne. La journaliste américaine a d’abord posé la question de la responsabilité de l’appareil sécuritaire dans les opérations répressives en cours en Syrie. M. Assad a cru avoir trouvé la parade en affirmant «ne pas être en charge des soldats engagés dans les opérations» puisqu’ils ne seraient pas ses «forces», lui qui «ne possédait pas le pays». Et pour enfoncer le clou, il a nié «avoir donné (à ses forces de sécurité, NDLR) des instructions pour tuer ou être brutal» face au mouvement de contestation.

À l’en croire, la répression brutale était le fait d’éléments isolés au sein des forces de sécurité, et non le fruit d’une politique officielle, et que chaque fois que cela se produisait, ils étaient punis. Pour M. Assad, «la plupart des personnes mortes dans les violences sont ses partisans, des soldats ou membres des forces de sécurité». Une affirmation allant à l’encontre de toute preuve constatée sur le terrain!

Pour ce qui est de sa responsabilité personnelle dans la répression, M. Assad a rejeté une telle accusation. Selon lui, «aucun gouvernement au monde ne tue son peuple, à moins d'être dirigé par un fou»! Autrement dit, puisqu’il n’est pas «fou», il ne peut massacrer sa population. Mais s’il ne s’en sent nullement «coupable», il s’est dit quand même «désolé pour les vies qui ont été perdues». Mais comment peut-on être à la fois «non responsable» de tueries de masse et «désolé» pour ces mêmes meurtres? Et comme s’il cherchait à se convaincre lui-même de sa soi-disant innocence, M. Assad a dit avoir «fait de (son) mieux pour protéger le peuple»!

Tout en prétendant encore bénéficier du soutien du peuple syrien, il a affirmé à Barbara Walters ne pas «redouter de subir le même sort» que les dirigeants tunisien, égyptien et libyen.

Il suffit d’un bref examen de l’organigramme du régime syrien pour se rendre compte du caractère mensonger de ses dénégations. C’est lui, à titre de président de la République, qui est le commandant suprême de l’appareil sécuritaire (et donc de l’armée). À ce titre, il ne peut nier sa responsabilité personnelle et politique dans la répression meurtrière en cours. Une répression à laquelle participent non seulement les forces de sécurité et des unités de l’armée, mais également des milices du nom de chabiha. Aucun moyen n’est épargné à la population pour écraser son soulèvement dans le sang.

Comme il semble être en retard d’une décennie sur le développement de la situation politique au Moyen-Orient, M. Assad a cru bon imputer les meurtres à un groupe de «criminels», d’«extrémistes religieux» et de «sympathisants» du réseau terroriste Al-Qaïda qui se seraient mêlés à de pacifiques manifestants. Mais la ficelle est trop grosse pour pouvoir convaincre l’opinion américaine.

L’ONU? «Une institution non crédible»

L’entrevue accordée à la journaliste vedette américaine a également montré tout le bien que le président syrien pensait des Nations-Unies.

M. Assad a nié les allégations de torture et de mauvais traitements imputées à son appareil sécuritaire. Il est allé jusqu’à prétendre que le père de Hamza Al-Khatib lui avait dit que son enfant (âgé alors de 13 ans) ne serait pas mort suite à la torture. Mais il suffit de jeter un coup d’œil aux photos prises de l’adolescent en question après son décès pour se rendre compte du caractère mensonger des propos du président syrien. Non seulement on l’a sauvagement battu à mort, mais en plus on l’a défiguré et coupé ses organes génitaux. Un geste gravissime dans une société patriarcale comme la Syrie. Mais si Damas a agi ainsi pour terroriser l’opposition, c’est peine perdue. Non seulement le supplicié est devenu une des icônes du mouvement populaire et le symbole d’une répression barbare, mais il a de plus convaincu de nombreuses personnes, jusque-là réfractaires, de rejoindre les rangs de la révolution. Au lieu de réduire le spectre de l’opposition, la répression barbare a donc au contraire élargit un peu plus l’étendue des partisans du changement de régime.

M. Assad a également rejeté le chiffre de 4000 victimes de la répression fourni par le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU. À l’en croire, la plupart des victimes seraient ses «partisans et membres des forces de sécurité».

Le président syrien a saisi l’occasion de l’entrevue pour également remettre en question la légitimité de l’ONU.  Il n’a pas hésité à demander à son interlocutrice, effarée, si on pouvait vraiment croire à «la crédibilité» de cette  institution gardienne de la paix et de la sécurité internationales. Selon lui, le fait d’y avoir nommé un ambassadeur serait juste une manière «de faire le jeu» diplomatique.

M. Assad estime que son régime ne craint ni d’être «isolé», ni les conséquences des sanctions économiques décrétées par les pays occidentaux et la Ligue arabe. De toute façon, son pays, a-t-il dit,  n’avait connu que cela durant les trois dernières décennies. Il semble penser que la position géographique de son pays joue en fin de compte en faveur de son régime.

***

Alors que les preuves ne cessent de s’accumuler contre lui et son appareil de sécurité, le président Bachar Al-Assad continue de nier l’existence d’une politique officielle de répression sanglante des manifestants pacifiques, accompagnée d’exécutions extrajudiciaires, de viols, de torture, d’enlèvements, de détention illégale… Visiblement, il se pense encore à l’abri, au Conseil de sécurité, de toute résolution sanctionnant son régime, grâce au double parapluie russe et chinois. Mais avec des propos d’une telle arrogance, ce «client» finira à la longue par indisposer ses «protecteurs». De plus, sa continuelle sanglante campagne répressive commence déjà à mettre mal à l’aise Pékin.

16 décembre 2011



* Bachar Al-Assad. Crédit de l'image: le site www.presidentassad.net


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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