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Syrie: La Ligue arabe et le régime Assad

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Pour mettre un terme au soulèvement populaire auquel il fait face, le régime Assad s’est enfermé dans une logique de tout-répressif. Avec le nombre de victimes civiles qui ne cesse d’augmenter un peu plus chaque jour et les risques en termes de sécurité régionale pour nombre de ses voisins, la Ligue des États arabes ne pouvait rester passive. Voyant son Plan de sortie de crise non-appliqué, elle a décidé de forcer la main à Damas. Ouvrant la voie au lâchage du régime tyrannique et aux préparatifs de la transition démocratique dans ce pays.


 

À l’instar de ce qui s’était passé en Tunisie, en Égypte et en Libye, l’opposition syrienne veut elle aussi le changement de régime politique. À la continuelle manifestation pacifique de cette volonté claire, le régime tyrannique en place continue de répondre principalement par la voie d’une sanglante répression. Cette situation dramatique dure depuis le 15 mars dernier, date de l’éclatement de la Révolution syrienne. La répression a fait, selon le dernier décompte de l'ONU, plus de 3500 morts. Une situation qui choque l’opinion publique arabe et l’Occident.

Plan arabe de compromis et double langage damascène

Pour mettre un terme à cette effusion de sang, plusieurs pays arabes ont exercé des pressions sur Damas. Ainsi, dans un premier temps, le Conseil de coopération du Golfe (CCG) a, le 6 août, exhorté Assad à mettre un terme à  «l’effusion de sang». Une première encourageante pour l’opposition syrienne. Intervenue après les condamnations américaine et européenne de la répression, cette sortie publique du CCG a sonné comme un désaveu de la politique répressive de Damas. Cette condamnation arabe est jumelée à une invite à la mise en place de véritables réformes politiques. Tout en exprimant son attachement au maintien de l'unité et de la stabilité du pays.

Le lendemain de la déclaration du CCG, son chef de fil a rappelé à Riyad son ambassadeur à Damas pour «consultations». Autre geste supplémentaire de détérioration des relations bilatérales: le souverain saoudien Abdallah a demandé publiquement et en personne à Assad d’«arrêter la machine de mort et l'effusion de sang avant qu'il ne soit trop tard» (www.alarabiya.net)! Une allusion à peine voilée à ce qui attend son régime dans le cas contraire. Quand on prend en considération le soutien, l’aide et le rôle joué par Riyad pour desserrer l’étau international qui enserrait Damas, on peut imaginer combien le roi Abdallah est déçu de son client d’hier.

Cette déclaration d’un des acteurs majeurs de la politique arabe s’est ajoutée à celle récente d’un concert arabe de plus en plus mal à l’aise à cause de ce qui se passe en Syrie. De son siège au Caire, la Ligue arabe avait d’ailleurs demandé à Damas de mettre «immédiatement» un terme aux violences contre la population.

Devant l’autisme de Bachar El-Assad, les ministres arabes des Affaires étrangères l'ont, le 13 septembre, appelé, depuis le siège de la Ligue, à mettre un terme à sa campagne répressive sanglante et à engager un dialogue national avec l’opposition. Pour eux, un tel cessez-le-feu devrait leur permettre d’envoyer une délégation et d’entamer des pourparlers relatifs à la mise en place des réformes politiques.

La Ligue arabe a également consacré la réunion extraordinaire du 17 octobre à la crise syrienne. Les membres de sa commission ministérielle, avec à sa tête Hamad Ben Jassem, Premier ministre du Qatar, se sont entendus sur une feuille de route pour aider à mettre un terme à cette crise.

Deux jours après la lettre de la Ligue arabe adressée le 28 octobre à Bachar El-Assad où elle condamnait la mort de 43 civils, une délégation ministérielle arabe s’est réunie à Doha, la capitale du Qatar, avec des officiels Syriens. Mais cette rencontre était vouée à l’échec avant même qu’elle ne commence. La veille, le maître de Damas s’est montré menaçant à l’égard de toute intervention étrangère (voir le Daily Telegraph, 29 octobre 2011).

Le 30 octobre, la Ligue arabe a élaboré son plan de sortie de crise. Ce document comporte quatre éléments essentiels. D’abord, un «arrêt total des violences», tout en précisant du même coup «quels que soient les responsables». Cette formulation impute en partie la responsabilité des violences à l’opposition. Ensuite, l'évacuation de toute force militaire des villes et des quartiers résidentiels du pays. À la place, la Ligue aurait dû appeler au retour de cette force dans ses casernes. Autre zone d’ombre: les paramilitaires (ou Shabihas) qui sont absents du texte du Plan arabe. Encore, la libération des personnes arrêtées en raison des événements en cours. Mais si Damas peut acquiescer à cette demande (d’ailleurs elle avait déjà libéré en avril et mai plusieurs de ces détenus), rien ne l’empêchera de récidiver encore et encore pour terroriser sa population. Enfin, autoriser les organisations concernées de la Ligue arabe, les organisations non gouvernementales et les médias arabes et non-arabes à se déplacer partout en Syrie et à avoir un accès libre au pays pour pouvoir juger de visu de la situation sur le terrain.

Mais si le chef du gouvernement qatari a menacé Damas de la prise de «mesures adéquates», en cas de non application «immédiatement» de cette feuille de route, il n’a rien dit sur le calendrier d’application des quatre points préalables au dialogue. Un flou qui donne du répit diplomatique à Assad, mais déplait à l’opposition. Mais pour calmer les inquiétudes de celle-ci, la commission a déclaré avoir l’intention d’établir le contact avec «toutes les composantes de l’opposition», ainsi qu’avec «le gouvernement pour lancer une conférence de dialogue national global».

La Ligue aurait aussi menacé Damas d’intervention internationale en cas d'échec de sa médiation. Des pays du CCG ont également menacé en coulisses de la suspendre de la Ligue et de lui imposer des sanctions économiques. Faisant encore une fois de plus monter la pression.

Malgré son acceptation «sans réserve» du plan arabe, la Syrie a continué sa campagne de répression, faisant, les jours suivant son engagement, plus de 120 mort. D’où le communiqué arabe du 6 novembre accusant Damas de double langage. À cette occasion, le secrétaire général de la Ligue, M. Nabil Al-Arabi, n’a pas mâché ses mots. Il a mis en garde le régime Assad en cas de non respect du plan arabe.

La Ligue arabe lâche enfin le régime Assad

Le 12 novembre, les 22 membres de la Ligue des États arabes se sont penchés encore une fois sur les développements de la crise syrienne. Ils ont d’entrée de jeu constaté la non-application par Damas du plan arabe.

La résolution no. 7438 adoptée à cette occasion comporte six points (voir: www.arableagueonline.com). Premièrement: suspendre la Syrie de tous les organes, instruments et travaux de l'organisation panarabe. Une décision devenant effective à partir du 16 novembre 2011 et ce jusqu’à ce qu’elle se conforme aux dispositions du plan arabe. Deuxièmement: protéger la population civile à l’aide des organisations arabes spécialisées en la matière et le recours, en cas de poursuite de la répression, à des organisations internationales chargées des droits humains, dont l’ONU. Une menace d’internationalisation de la crise. L’opposition sera associée au choix des mesures adéquates à la mise d’un terme à la répression. Troisièmement: appeler l’armée syrienne à ne pas prendre part à des actes de violence ou d’exécution de civils. Quatrièmement: appliquer des sanctions économiques et politiques au gouvernement Assad. Cinquièmement: appeler les États arabes à retirer leurs ambassadeurs à Damas, tout en reconnaissant qu’une telle décision relève de la souveraineté de chacun d’eux. Sixièmement: convoquer toutes les composantes de l’opposition syrienne au siège de la Ligue, dans un délai de trois jours, pour discuter de «la gestion de la transition prochaine en Syrie». Il sera essentiel pour la Ligue de se mettre d’accord sur une vision commune de cette période de transition. Une fois les résultats de cette réunion seront connus, la Ligue prendra une décision sur la reconnaissance politique de l’opposition.

La détermination des pays du CCG est venue à bout des réticences de pays comme l’Algérie, le Liban et le Yémen opposés à l’idée de suspendre la Syrie. Ils avaient rejeté la proposition syrienne

Pilotée par le duo saoudo-qatarie, la Ligue a vu 18 de ses 22 États membres voter la décision de suspendre Damas des travaux de l'organisation. Ils ont aussi menacé le régime Assad de sanction. Le Yémen et le Liban ont voté contre et l'Irak s'est quant à lui abstenu. L’attitude des deux derniers pays est due en partie à l’influence iranienne. Comme il fallait s’y attendre, l’ambassadeur syrien a qualifié cette décision d’«illégale».

En décidant de suspendre Damas, la Ligue a rencontré une des demandes d’une délégation du Conseil national syrien (CNS), lors de la rencontre, le 3 novembre, au Caire. Les Comités de coordination locaux (LCC, composé de figures de l’opposition à l’intérieur de la Syrie) se sont réjouis de la décision arabe et ont consacré une de leurs manifestations hebdomadaires à célébrer ce développement.

La décision arabe a suscité la colère des partisans du régime Assad. Ils ont attaqué les ambassades et représentations diplomatiques du Maroc, d’Arabie saoudite, du Qatar, de Turquie, etc. Une violation caractérisée de la Convention de Vienne qui garantit la protection des représentations diplomatique d’un État à l’étranger.

Ces incidents graves n’ont empêché Damas ni d’appeler à la tenue d'un sommet arabe urgent pour «remédier à la crise» ni de demander à la Ligue d’envoyer des ministres pour s'enquérir de la situation sur le terrain et superviser l'application de son plan. Un énième subterfuge visant à la fois l’empêchement de la tenue du sommet de Rabat et gagner du temps. En vain!

Le mercredi 16 novembre, les chefs de la diplomatie de la Ligue arabe se sont réunis à Rabat, capitale du Maroc, pour entériner la suspension de Damas. Mais aux termes de leurs travaux, ils ont décidé, en guise de bonne volonté, de lui accorder trois jours supplémentaires afin qu’il mette un terme «à la répression sanglante». À défaut de quoi des «sanctions économiques» seront imposées.

Quelques heures seulement après la fin du délai de grâce arabe, le régime a mené de nouvelles opérations répressives dans différentes parties du pays, faisant de nouvelles victimes. Donnant au passage une idée assez claire de sa véritable appréciation du plan arabe. Cela est intervenu après l’échec de sa tentative de modifier le protocole d'entente qui clarifie la mission et la composition de la délégation arabe à envoyer en Syrie. Cette mission de 500 membres d'organisations arabes des droits de l'Homme, de médias et d’observateurs militaires, devait se rendre sur place pour vérifier la situation sur le terrain et s'assurer de la protection des populations civiles.

Pour enfoncer le clou, Bachar El-Assad a accordé à un journal britannique une entrevue parue ce dimanche 20 novembre (voir: www.thesundaytimes.co.uk) qui a le mérite de clarifier une fois pour toute sa pensée.



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Selon l’homme fort de Damas, l’ultimatum arabe devait apporter «aux pays occidentaux un prétexte pour mener une intervention militaire contre la Syrie». Il a dit, clairement à celui qui pourrait encore l’ignorer, qu’il était «tout à fait» prêt à combattre et à mourir s'il devait affronter des forces étrangères. Pour justifier les meurtres, il s’est drapé dans les habits commodes d’un homme d’État responsable de garantir la sécurité de ses citoyens face à «bandes armées. Des terroristes.  

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Maintenant le voile syrien s’est déchiré. Le régime, par la voix de son chef officiel, a dit sa volonté de persévérer dans sa campagne meurtrière jusqu’à l’élimination de toute voix dissidente. L’opposition montre qu’elle est de plus en plus prête à assumer une transition pacifique du pouvoir. Au lieu d’attendre encore une fois un signe amical illusoire de la part d’Assad, La Ligue devrait joindre le geste à la parole et commencer sans plus tarder l’imposition d’un premier train de sanctions politiques et économiques contre les dirigeants syriens et toutes entités physiques ou morales arabes faisant affaire avec eux. Pour un degré supplémentaire d’efficacité, elle devrait associer la Turquie à l’application de ses mesures punitives, tout en gardant son autonomie par rapport à Ankara. Ces deux parties devraient avant tout œuvrer à la création d'un sanctuaire à la frontière syro-turque pour la protection des civils qui s'y réfugient, avec la présence permanente d'une mission mixte d'observateurs civils et militaires. Auquel pourrait s'ajouter un second sanctuaire à la frontière syro-jordanienne.

20 novembre 2011



* Drapeau de la Ligue des États arabes. Crédit de l'image: Wikipedia.org


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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