Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Les gagnants et les perdants de la libération du soldat israélien Gilad Shalit

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le soldat franco-israélien Gilad Shalit a été enlevé par des Palestiniens le 25 juin 2006, non loin de la bande de Gaza. Il était depuis dans un lieu tenu secret aux mains du Hamas. L’accord conclu finalement entre le gouvernement israélien et le mouvement islamiste a permis sa libération le 18 octobre contre l’élargissement en deux temps de 1027 prisonniers palestiniens. Un accord qui a fait des gagnants et des perdants.



Alors qu’il effectuait sa patrouille non loin de la bande de Gaza, le caporal franco-israélien Gilad Shalit (âgé alors de 19 ans) s’est fait enlever, le 25 juin 2006, par un commando conjoint de trois mouvements armés palestiniens, dont la branche armée du Hamas. Il a fallu attendre plus de cinq ans de tractations secrètes pour le voir enfin de retour dans son village de Mitzpé Hilla, au nord d'Israël. Vu les conditions de sa détention en isolement total pendant des années, il a donné hier l’impression d’être en bon état physique et psychologique.

 


 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Il a fallu donc à Israël et au Hamas plusieurs années de négociation pour s’entendre finalement sur l’identité des prisonniers concernés et le lieu de leur libération et arriver à un accord relativement acceptable pour les deux parties. Chacune a donc assoupli ses conditions initiales. Quitte à mécontenter au moins une partie de son opinion publique.

 

Selon les termes de cet accord dévoilé le 11 octobre dernier, le Hamas libère Gilad Shalit le 18 octobre et Israël élargit en deux temps un total de 1027 prisonniers palestiniens (sur 6000 détenus). Au niveau des modalités de leur libération, l’État hébreu élargit dans un premier temps vingt-sept femmes. De son côté, le Hamas remet juste après le captif aux bons soins des parrains égyptiens de l’accord. Ceux-ci le rendent à leur tour aux autorités de son pays. Suite à cela, Israël libère les 450 prisonniers restants du premier contingent de libérables, dont deux-tiers de condamnés à la prison à vie. L’État hébreu a insisté et obtenu auprès de son vis-à-vis que dans ce lot cent soixante-trois prisonniers originaires de Cisjordanie soient expulsés vers Gaza et quarante autres à l’étranger (dont la Turquie et la Jordanie). Les cinq cent cinquante détenus du second groupe seront libérés deux mois plus tard. Ce séquençage montre la méfiance réciproque des deux parties.

 

Pour rassurer le public israélien, le ministre de la Justice a déclaré que, dans un délai légal de quarante-huit heures, des recours seront permis à tous ceux qui voudraient contester la décision de libérer un détenu palestinien. Sauf que jamais la Cour suprême n’avait autorisé que l’on revienne sur ce genre de décision gouvernementale. Comme il fallait s’y attendre, l’association des familles des victimes du terrorisme s’y est opposée. Sans succès!

 

Comme tout accord d’importance, cet échange a fait des gagnants et des perdants.

 

Les gagnants d’un accord «historique»

 

Les deux principaux gagnants sont le gouvernement Netanyahou et le Hamas.

 

D’abord, Israël. La conclusion de l’accord tombe au bon moment pour le Premier ministre Benjamin Netanyahou et son cabinet. D’abord, il met un terme à l’embarras qu’était devenu pour lui, depuis juillet 2010, le campement d’Aviva et de Noam Shalit, les parents du soldat kidnappé, juste en face de sa résidence à Jérusalem. Ils ont rappelé à qui voulait les entendre que M. Netanyahou leur avait promis, durant la campagne électorale et une fois devenu Premier ministre, de ramener leur fils en Israël.

 

Ensuite, la détention du soldat en isolement et les rumeurs sur la détérioration de son état de santé qui avaient circulé en Israël et rendu sa famille folle d’inquiétude ne laissaient plus le choix à M. Netanyahou. Il ne pouvait se permettre d’être dépeint par ses adversaires comme celui qui avait abandonné un homme de Tsahal sur le champ de bataille, lui l’ancien soldat.

 

Aussi, la coalition au pouvoir fait face depuis plusieurs semaines à une grogne sans précédent de classes moyenne et populaire qui ont vu leur situation se détériorer pour cause de politiques publiques néolibérales exacerbées depuis le cabinet Netanyahou I (1996-1999) et maintenues après la formation du gouvernement Netanyahou II (2009-). D’ailleurs, ce mouvement des indignés est loin de s’essouffler. Le Premier ministre avait besoin d’un coup médiatique susceptible de faire redorer son blason aux yeux de l’opinion publique et de parler d’autre chose que du conflit social. L’annonce de l’accord avec le Hamas va dans ce sens. D’ailleurs, selon une enquête d’opinion publiée le lundi 17 octobre par le grand quotidien israélien Yediot Aharonot, soit la veille de la libération de Gilad Shalit, 79% des sondés se sont déclaré favorables à l’accord.

 

Encore, en tranchant dans un débat épineux qui de surcroît divise l’opinion, le Premier ministre cherche à se donner l’image d’un leader fort et capable de prendre des décisions difficiles, au moment même où plusieurs dirigeants à l’étranger et dans son propre pays doutaient de lui et de sa capacité à faire face aux faucons de son camp ou à conclure un accord de paix avec les Palestiniens.

 

Également, en récupérant Gilad Shalit, M. Netanyahou fait d’une pierre deux coups vis-à-vis du complexe militaro-sécuritaire. Il renforce sa position au sein d’un establishment militaire attaché au dogme de porter secours à tout soldat en difficulté sur le champ de bataille. Il montre par la même occasion qu’il tient fermement les rênes de la sécurité intérieure. Pour venir à bout des craintes compréhensibles du Shin Beth de voir au moins une partie du millier de libérés attaquer des personnels, installations ou intérêts israéliens, le Premier ministre l’a associé au processus d’établissement de la liste des noms des prisonniers concernés.

 

Fort du double appui de l'establishment militaro-sécuritaire et de l’opinion, le Premier ministre pouvait faire face à l’opposition de trois de ses ministres, dont le chef du parti d’extrême droite et ministre controversé des Affaires étrangères Avigdor Lieberman. Ce dernier a trouvé «trop élevé» le prix qu’Israël a dû payer pour libérer le soldat captif.

 

Mais M. Netanyahou s’est défendu en disant que c’était le meilleur accord possible dans le contexte politique arabe actuel des révolutions populaires. Si on ne peut s’empêcher de se rappeler que c’est le même dirigeant qui disait en 2001, dans Combattre le terrorisme (L’Archipel), qu’il ne faudrait jamais céder au «chantage» (sic) des terroristes, on doit avouer qu’Israël n’avait pas cette fois le choix s’il voulait revoir son soldat captif.

 

Enfin, la libération de Gilad Shalit permet aussi au gouvernement israélien de revenir sur sa décision de durcir les conditions carcérales des prisonniers palestiniens, leur interdisant par exemple de poursuivre des études. C’est ce qui explique la grève de la faim illimitée de plusieurs centaines d’entre eux qui a débuté le 27 septembre dernier.

 

Côté Hamas, le nouveau climat géopolitique arabe, l’échec de son régime autoritaire dans la bande de Gaza et le regain de popularité de son adversaire et président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas depuis son adresse au Conseil de sécurité en quête de l’État de Palestine ont rendu la situation difficile pour le parti islamiste. Il avait incontestablement besoin d’une victoire pour renverser la vapeur.

 

Le Hamas a dû constater que l’ère dans le monde arabe n’était plus à l’islamisme triomphant. Aussi, son principal allié et protecteur arabe, à savoir le régime Assad, était confronté à une révolution populaire qui finira, à moyen échéance, par l’emporter. D’où d’ailleurs le déplacement discret de sa direction politique extérieure au Qatar. Un geste qui s’ajoute au refus avisé de la direction islamiste de prendre part à la répression sanglante du soulèvement populaire. Un pas que le Hezbollah libanais n’a pas hésité à franchir. Grave erreur stratégique de la part de Hassan Nasrallah pour l’avenir de sa mainmise sur le Liban.

 

En réussissant son accord avec Israël, la formation islamiste vole la vedette au président de l’Autorité palestinienne (AP) et renforce son audience dans les opinions palestinienne et arabe. Elle montre aussi qu’elle n’est pas seulement en mesure de déjouer les différentes opérations israéliennes de guerre psychologique, du renseignement et d’infiltration à la recherche du soldat captif, mais aussi qu’elle peut mener une négociation réussie. Dans le cadre d’une certaine forme d’équilibre de terreur (et donc de dissuasion), le Hamas cherche à convaincre les Palestiniens non islamistes que lui, contrairement à la défaillante et inefficace AP, est en mesure d’arracher des victoires à «l’ennemi sioniste».

 

Cette campagne de charme est à placer dans le cadre de la lutte du Hamas pour le pouvoir au détriment du Fatah de Mahmoud Abbas en prévision des prochaines élections dans les territoires occupés.

 

Toujours côté gagnants de l’accord entre Israël et le Hamas se trouve l’Égypte post-Moubarak. En jouant un rôle clé dans les négociations, le Conseil suprême des forces armées encore au pouvoir montre à son peuple que l’intérêt des Palestiniens lui tient à cœur, alors que l’ancien tyran déchu était dépeint comme une marionnette israélienne indifférente aux souffrances des habitants de la bande de Gaza.

 

Ce succès signale aussi le retour du Caire dans le Grand jeu moyen-oriental comme puissance régionale de poids. En montrant son attachement à la défense des intérêts arabes, elle tente d’éviter  la mainmise de la puissante Turquie sur le monde arabe. Ce qui n'est pas de nature à déplaire à Israël ou à l'Iran, l'autre concurrent d'Ankara dans la région. 

 

Mahmoud Abbas et Nicolas Sarkozy, principaux perdants de l’accord Gilad Shalit

 

Le président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas et le président français Nicolas Sarkozy sont les principaux perdants de la conclusion de cet accord.

 

Des dirigeants comme Khaled Meshaal, président du Hamas à l’étranger, et Ismaël Haniyeh, Premier ministre de Gaza, ont volé la vedette à M. Abbas. Ils s’imposent donc comme les champions de la cause nationale face à une AP corrompue et en perte de vitesse. Les postures de M. Abbas depuis l'annonce de l'accord Gilad Shalit ne trompent personne, y compris en Cisjordanie.

 

Même si Gilad Shalit est également un citoyen français, M. Sarkozy n’a pas été associé à cet accord. On l’a réduit au rôle du dignitaire étranger qui appelle le Premier ministre israélien pour le féliciter pour son «succès».

 

Une façon de montrer le désaveu israélien des récentes initiatives du président français, notamment son discours en mois de septembre 2011 devant l’Assemblée générale des Nations Unies où il a plaidé pour que la représentation diplomatique des Palestiniens dans cette enceinte internationale ait un statut d’État observateur semblable à celui du Vatican. Une préférence qui se voulait à mi-chemin entre l'intransigeance israélo-américaine et les ambitions palestiniennes, pour, pensait-elle, contenter les deux protagonistes.

 

Un désaveu israélien qui s’ajoute à un autre camouflet, à savoir le refus catégorique de M. Netanyahou de l’idée de la conférence internationale de paix au Proche-Orient que Paris voulait accueillir.

 

**

Quatre leçons au moins peuvent être tirées de la conclusion de cet accord humanitaire. Primo: M. Netanyahou est capable de prendre des décisions difficiles si au moins deux facteurs sont réunis. D'abord, un contexte régional (ou international) contraignant pour sa marge de manœuvre. Ensuite, une opinion publique israélienne allant dans ce sens. Secundo: les faucons intransigeants sont loin d’être les tout-puissants israéliens que plusieurs imaginent. On peut les contourner. Tertio: le Hamas peut négocier avec «l’ennemi sioniste». On est donc loin de la posture idéologique de la controversée Charte du mouvement islamiste appelant à la destruction de l’État hébreu. Cela montre à la «communauté» internationale la voie à suivre pour pousser ces deux parties à négocier un compromis historique. Quatro: la contribution discrète de la diplomatie turque à la conclusion de l'accord Gilad Shalit montre qu'il est encore temps pour les deux anciens alliés israélien et turc de se réconcilier.

19 octobre 2011

 



* Gilad Shalit. Crédit de l'image: sa page Facebook.


Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter