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Histoire cherche mensonge déguisé en vérité

par
écrivaine

La science historique n’est pas seulement reconstitution d’une quelconque vérité; elle est souvent justification du pouvoir en place. Parfois même, elle est carrément reconstruction de la réalité, distorsion délibérée pour faire correspondre cette réalité à un objectif de gouvernance. Je sais que partout, de tous les temps, les autorités se sont adonnées à cette manipulation, qui équivaut à une falsification. Il n’y a aucune raison que le Canada ait échappé à cette tendance universelle! Mais à ce jour, j’ignorais que l’épisode des Rébellions des patriotes (1837-1838) constituait un exemple frappant d’une telle contrefaçon.

Depuis longtemps, j’avais l’intuition que ces quelques décennies de l’histoire du Canada, telles que retenues par la chronique officielle, ne correspondaient pas vraiment à l’exactitude des faits. Ou plus précisément, les faits étaient beaucoup moins tranchés, le réel était beaucoup plus mouvant que la relation qui s’est constituée depuis lors. Aujourd’hui, après plusieurs années à m’immerger dans cette période de temps, j’en ai la quasi certitude. Au moyen d’une étude historique d’envergure, il me serait possible de démontrer, par a + b, qu’il n’y a pas eu, en Canada, de ces rebelles, de ces traîtres visant à un renversement du pouvoir par la force.

Néanmoins, les autorités en place se sont acharnées à le faire croire. Ce fut une entreprise méthodique amorcée dès la Conquête de la Nouvelle-France par la Grande-Bretagne; une entreprise fomentée dans le cénacle du pouvoir, à Québec, et entérinée par les autorités impériales, à Londres. Oui, le Bas-Canada a été agité par un vent de réforme; oui, les habitants du pays se sont cabrés contre le despotisme et l’arbitraire. Mais ce sont leurs adversaires, ceux qui répugnaient au changement parce que le statu quo leur profitait amplement, qui ont fait courir une médisance persistante selon laquelle la nation canadienne était au bord de l’éclatement, de l’anarchie.

C’est sur cette médisance qu’une cruelle répression a trouvé sa justification. Sur cette médisance, on a justifié le déploiement de l’armée britannique dans la campagne, avec son cortège de viols et de pillages; on a justifié l’incendie de deux villages et de nombreuses propriétés diverses; on a justifié l’emprisonnement brutal de centaines d’hommes, puis la pendaison ou l’exil de plusieurs d’entre eux. Tout cela, comme l’écrivent deux patriotes de l’époque, de manière délibérée et infâme, sans même l’ombre d’un prétexte pour le justifier[1].

Sans l’ombre d’un prétexte? À l’école, on nous a pourtant appris le contraire. Le pays, disent les mémorialistes, était en état d’insurrection! Une insurrection peut-être larvée, mais une insurrection quand même! Et pourtant, que disent les faits? Au début de l’année 1837, le Parlement britannique répond enfin aux doléances du peuple canadien et de sa Chambre d’Assemblée par les scandaleuses Résolutions Russell. Aux yeux des patriotes, ces dernières les dépouillaient du plus sûr rempart contre le despotisme, soit leurs droits de citoyens anglais, et en particulier le droit de vivre dans un système parlementaire avec tous les privilèges s’y rattachant.

Le peuple, écrivent nos deux patriotes, s’est indigné. Il s’est lancé dans une série d’assemblées publiques pour dénoncer cette violation de la constitution du Bas-Canada. Les tensions locales, les inimités personnelles se sont exacerbées, et dans cette mouvance, une série de charivaris a eu lieu. Ils furent sans doute impressionnants, comme tout charivari, mais probablement beaucoup moins menaçants que les victimes ont voulu le faire croire ensuite. Néanmoins, ces dernières ont pris peur, et bientôt, les autorités lançaient des mandats d’arrestation contre les patriotes les plus en vue.

Ces puissants savaient-ils qu’ils allaient déclencher une réaction en chaîne? Je serais portée à le croire. Je suis portée à croire à un geste soigneusement planifié… Pour les hommes ciblés par les autorités, se livrer à elles, c’était risquer un procès partial, devant un jury hostile. La preuve d’une telle pratique, dans les procès politiques, n’était plus à faire! Encore pis : une rumeur courait, écrivent Bouchette et Nelson, à l’effet que le gouvernement allait accabler les patriotes mis aux arrêts par des peines exemplaires, afin d’intimider la population et la faire courber sous le joug. Le gouvernement, croyait-on, avait soif de sang.

Comment s’étonner que les patriotes du Bas-Canada soient entrés en résistance? Comment s’étonner que leur premier acte de révolte ouverte, et armée, soit la libération de quelques-uns des leurs, en train d’être conduits en prison? Pourtant, là-dessus, on a édifié la triste légende d’un pays plongé dans les premiers excès d’une révolte aveugle et désespérée, comme il est écrit noir sur blanc dans la Proclamation Gosford du 29 novembre 1837, et de patriotes insatiables employant le langage de la réforme comme un voile spécieux pour cacher des projets de révolution.

Par un étonnant revers du sort, les patriotes canadiens sont devenus, sous la plume du gouverneur, des malveillants qui assaillaient ouvertement les lois et les institutions, les droits et les privilèges les plus chers à des sujets britanniques. Ils avaient des projets de trahison pour lesquels ils n’hésiteraient pas à vous sacrifier cruellement, vous et vos familles. La Proclamation Gosford transformait la lâcheté en vertu : Fermez l’oreille à vos conseillers insidieux; rejetez avec horreur leurs conseils traîtres et intéressés; abandonnez-les à cette rétribution qui doit inévitablement les atteindre.

Ce document solennel fut l’une des innombrables pierres avec lesquelles l’édifice de la chronique officielle, et donc légitime, s’est construit. Depuis ce temps, bien des historiens la remâchent, et grâce à tous ces chantres, cet édifice est solidement ancré dans le sol. Les voix isolées qui s’élèvent pour renverser ce château-fort ne font pas encore le poids. Heureusement, à force de gruger, même les plus épaisses constructions finissent par tomber. Mais pour cela, il faut l’action de la multitude…

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[1] En anglais dans le texte : not in the heat of the action, but deliberately, and nefariously when not a shadow of pretence was offered. Tiré de Brief sketch of Canadian affairs hastily drawn up on board H. M. Ship Vestal by particular request of several of the officiers of that ships, par Wolfred Nelson et Robert Shore Miles Bouchette, le 18 juillet 1838.

16 mai 2011

 



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