Médée, l’épouse du héros Jason à qui elle a permis de conquérir la Toison d’or, la femme abandonnée par son mari au profit d’une autre, plus jeune et fille de roi ; Médée, celle à qui on impose l’exil et qui – dans le monde grec antique – va perdre tout statut en tant que femme répudiée… quels sont ses sentiments face au drame qui l’accable ? Qu’est-ce donc qui va la pousser à se venger de la manière la plus terrible qui soit, en tuant non seulement l’autre femme et son roi de père mais – surtout – en offrant en sacrifice les deux enfants qu’elle a eus avec l’homme qu’elle aime encore et qui s’est détourné ?
Médée est magicienne et sorcière, et ses pouvoirs sont surnaturels. Mais c’est aussi une femme accablée et trahie, avec des sentiments humains. Jason ne se contente pas d’en aimer une autre ou de convoiter une position royale, il revient sur un serment qu’il a fait et oublie que c’est par Médée qu’il a connu la gloire. Il va non seulement perdre sa nouvelle femme et les enfants qu’il aime, mais être destiné à une mort lamentable, assommé par la poupe du navire Argo qui a connu tous ses succès.
Il est bon de pouvoir encore entendre en 2011, une pièce classique d’Euripide sur les planches d’un théâtre montréalais. En deux heures de spectacle sans entracte, le texte est déclamé par seize acteurs talentueux. Toutefois – est-ce la nouvelle traduction que j’ai trouvée trop moderne ou bien un manque de positionnement clair dans le rôle de Médée qui mettrait en relief les vrais sentiments qu’elle éprouve ? – j’en suis sortie un peu sur ma faim quant à la profondeur du texte et à ses résonnances avec le monde contemporain.

En revanche, et ceci compense largement la gêne que j’ai pu éprouver du côté de l’intrigue, le spectacle – il faut le dire - est une totale et parfaite réussite du côté visuel. Chaque scène est pensée avec la minutie d’un chorégraphe et donne à voir des tableaux époustouflants, tous plus beaux les uns que les autres. Tout est splendide et remarquable : grâce à une combinaison d’éclairages subtils, qui jouent sur les ombres, les tons chauds et la netteté ou le flou des personnages, grâce à l’agencement harmonieux de couleurs sobres et dans un décor élégamment dépouillé qui fait ressortir la disposition des acteurs et les contrastes colorés de leurs costumes. Tout est d’un goût exquis, mesuré, distingué. Il y a aussi un jeu sur les voix qui est des plus intéressants. Les femmes qui composent le chœur et qui surgissent du monde inférieur, en arrière de la scène, parlent d’une seule voix tout en étant légèrement décalées les unes par rapport aux autres.
Du début à la fin de la pièce, j’étais impressionnée par la beauté musicale et surtout visuelle des tableaux savamment agencés sur la scène. En ce qui me concerne, c’est davantage de ce que j’ai vu, que du contenu de ce que j’ai entendu, qu’a surgi l’émotion esthétique qui m’a envahie tout au long du spectacle. Il me semble que la mise en scène – parfaite par ailleurs - gagnerait encore à permettre à Médée de choisir clairement entre les sentiments susceptibles de l’habiter. Qu’est-ce donc qui motive la forme de vengeance qu’elle va choisir ? Et les autres personnages - qui la connaissent, pourtant - ont-ils oubliés les pouvoir surnaturels qu’elle détient ?
C’est sans doute difficile de donner à une pièce aussi ancienne une résonnance contemporaine. Le défi de mettre en scène aujourd’hui le Médée d’Euripide est toutefois réussi. Je parie que les premiers spectateurs, qui assistaient au spectacle, il y a près de 2500 ans, n’ont rien à envier à l’émotion esthétique que j’ai ressentie hier soir à la première de Médée au théâtre Denise-Pelletier à Montréal. Difficile de faire plus beau. Et l’enthousiasme de la salle au moment des applaudissements, prouve que je n’étais pas la seule à être heureuse de revoir (ou de voir) l’un des plus grands chefs-d’œuvre du théâtre grec classique…
Mise en scène: Caroline Binet. Traduction du texte d'Euripide: Florence Dupont. Avec Violette Chauveau, Alexandre Frenette, Stéphane Gagnon, Alexandre Landry, Hélène Mercier, Gaétan Nadeau, Pier Paquette, Johanna Haberlin, Sarah Desjeunes, Chantal Dumoulin, Diane Langlois, Meggie Proulx Lapierre, Anne Sabourin, Cynthia Wu-Maheux; une production du Théâtre Denise-Pelletier.
Médée d’Euripide, Théâtre Denise-Pelletier à Montréal, du 9 mars au 7 avril 2011.
12 mars 2011