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Sophie Pommier: «Deux enjeux liés à la future élection présidentielle» en Égypte

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Sophie Pommier enseigne au prestigieux IEP-Paris. Elle est directrice de Méroé, un Cabinet spécialisé dans le conseil sur le Moyen-Orient. Elle est l’auteure de l’ouvrage «Égypte: l’envers du décor» (2008). C’est en sa qualité de spécialiste de l’Égypte contemporaine que nous nous sommes entretenu avec elle à propos du premier tour des élections législatives égyptiennes du 28 novembre 2010.

 

Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.

Tolerance.ca: Quels étaient, selon vous, les enjeux du premier tour des élections législatives égyptiennes du dimanche 28 novembre ?

Sophie Pommier: Deux enjeux liés également à la future élection présidentielle. D’abord, veiller à ce que l’opposition - et notamment les Frères musulmans (qui ne peuvent se constituer en parti politique en vertu de l’amendement, en 2007, de l’article 5 de la Constitution) - ne puisse pas présenter de candidat indépendant à la prochaine élection présidentielle. Concrètement, il fallait rendre impossible pour les Frères la collecte de 64 signatures de députés (condition sine qua non pour se présenter en indépendant : 250 signatures d’élus dont 64 parlementaires). Autrement dit, il était hors de question de laisser les Frères réitérer leur score de 2005 (88 sièges). Il était également clair que le pouvoir ne prendrait aucun risque sur ce scrutin et ne laisserait aucun espace à une opposition crédible (c’est ce qui se vérifie à l’issue du premier tour des récentes législatives). Sur ce point, les jeux étaient clairement faits avant l’élection.

Le deuxième enjeu était de faire un état du rapport de forces, au sein du parti au pouvoir (le PND), entre la «Vieille garde» (anciennes élites issues de l’armée et de la haute bureaucratie) et la «Jeune garde» incarnée par Gamal Moubarak (fils du président de la République), à laquelle appartiennent notamment les ministres technocrates qui mettent en œuvre la réforme économique depuis 2004. En 2005, cette nouvelle génération avait été la grande perdante du scrutin. Il est d’autant plus important pour elle d’être légitimée par les urnes que la rumeur fait état de réticences de plus en plus vives, notamment au sein de l’armée, face au scénario dynastique mis en place depuis le début des années 2000. L’élaboration des listes a fait à cet effet l’objet de tractations plus qu’animées (avec mort d’homme) qui montrent que le parti reste frondeur. Rappelons-nous que lors des précédents scrutins, les laissés pour compte avaient décidé de se présenter comme indépendants et il avait fallu les ré-encarter après le scrutin pour que le PND garde sa confortable majorité à l’Assemblée. La tentative de reprise en mains des dernières années a manifestement échoué. Le parti a même fini par présenter plusieurs candidats dans la même circonscription.

Cela dit, sur ce second point, le résultat est beaucoup plus aléatoire. Il faudra avoir les résultats complets pour faire les comptes.

Tolerance.ca: Ces élections ont-elles présenté des nouveautés par rapport à celles de 2005 ? Si oui, lesquelles ?

Sophie Pommier: Contrairement à ce qui s’est passé en 2005, il n’y a pas eu cette année de pressions internationales, notamment américaines, autres que de pure forme. En 2004, George W. Bush prônait la démocratisation du Grand Moyen-Orient pour, d’une part, améliorer l’image des États-Unis après la guerre en Irak et, d’autre part, éradiquer les racines du terrorisme telles qu’analysées par les néoconservateurs (absence de liberté et de démocratie des régimes arabes). Aujourd’hui, le gouvernement américain craint que des élections libres amènent les islamistes au pouvoir (voir percée des Frères en 2005, victoire de Hamas en Palestine) et ne veut pas d’une déstabilisation de l’Égypte dans un contexte régional déjà très perturbé (conflit israélo-palestinien, crise du nucléaire iranien, question libanaise, Irak, Afghanistan, Pakistan).

Autre nouveauté par rapport à 2005: on a enregistré des fraudes plus massives encore du fait d’un autre amendement constitutionnel (toujours de 2007) qui a mis un terme à la supervision par les juges pour la confier à une Haute commission électorale nullement indépendante, quoi qu’en disent les autorités.

Dernière nouveauté: des enjeux plus importants. On s’achemine obligatoirement vers une succession à la tête de l’État. Compte tenu du dispositif institutionnel en place, la composition du Parlement et l’état des lieux au sein du parti au pouvoir (tel que les élections vont en donner lecture) seront déterminants pour la transition. C’est pourquoi il était hors de question pour le régime Moubarak de prendre le moindre risque.

Tolerance.ca: Quelles étaient les principales forces en présence lors de ces élections ? Y a-t-il des différences entre elles ?

Sophie Pommier: Au sein du PND, on assiste à des luttes d’influence entre «Vieille» et «Jeune» Gardes (le distingo est un peu schématique, mais renvoie à la description faite plus haut). Les Frères musulmans sont quant à eux, depuis 2005, à la fois très affaiblis, désunis et écartés de toute façon par les nouveaux dispositifs institutionnels (pour plus de détails, voir notre article paru dans le no. Avril-Mai 2010 de la revue «Moyen Orient»). Le reste de l’opposition (notamment les partis Néo-Wafd, al-Ghad et Taggamu’) est là pour faire de la figuration.

Tolerance.ca: Les principaux thèmes de campagne, avaient-ils un écho auprès de la population égyptienne ?

Sophie Pommier: Le principal thème de campagne était la lutte contre la pauvreté. La population est sceptique, sachant que ce discours est porté par des hommes d’affaires richissimes (dont Gamal Moubarak en personne), même si certaines actions entreprises (réforme de la couverture maladie, plan dit des «Mille Villages», aide au micro entreprises, microcrédit…) semblent commencer à porter leurs fruits.

Tolerance.ca: Comment s’était déroulée la campagne électorale ?

Sophie Pommier: En plus des luttes (esquissées ci-dessus) pour la désignation au sein même du PND, il y a eu des affrontements physiques. Ces rivalités ne portaient pas sur des divergences politiques mais plutôt sur la défense très prosaïque d’intérêts matériels (on défend sa candidature ou son candidat pour accéder à des avantages concrets: un poste, des aménagements dans le quartier, des pots de vin…).

Tolerance.ca: Comment a été accueillie sur place la nouvelle de non élection du moindre candidat Frère musulman? Comment y a réagi cette Confrérie ?

Sophie Pommier: Trop tôt pour le dire. Il était évident que la confrérie allait «essuyer un revers». Dans ces conditions, la décision de participer aux élections a été dure à prendre pour les Ikhwan et il y a eu de vifs désaccords entre eux. Le très mauvais résultat (qui n’est pas significatif en soi et n’atteste aucunement d’une baisse de leur popularité, puisque tout le processus est biaisé) va encore aviver les tensions au sein de la confrérie. Le régime a très bien joué depuis 2005 pour neutraliser les Frères (répression dénigrement, entraves institutionnelles….).

Tolerance.ca: Maintenant que le parti présidentiel a repris en main l’Assemblée du peuple, qu’elles sont les prochaines étapes du processus politique en Égypte ?

Sophie Pommier: Le parti n’a pas «repris en mains» l’Assemblée, puisqu’il l’a toujours contrôlée très largement (les Frères étaient trop minoritaires pour y faire autre chose que d’assumer leur fonction de repoussoir). La prochaine étape sera le Congrès annuel du parti (qui devait initialement avoir lieu début novembre, avant d’être repoussé à la fin du mois de décembre, officiellement pour mobiliser les énergies sur les élections, mais en fait c’est pour ne pas exposer les divergences en son sein au grand jour). On devrait y déceler des indices sur le rapport de forces interne, surtout si des nominations et changements surviennent dans les équipes dirigeantes. Selon toute vraisemblance, le PND va désigner Hosni Moubarak comme candidat à la prochaine présidentielle (lors du Congrès ou plus tard). On aura peut-être aussi un remaniement ministériel qui sera également un révélateur des luttes de clan dans les premières sphères du pouvoir. La rumeur évoque la nomination d’un ancien militaire au poste de Premier ministre (a priori Ahmed Chafiq, ministre de l’Aviation civile), ce qui pourrait être le signe d’une reprise en mains par l’armée et d’une éviction – au moins relative et momentanée – de Gamal Moubarak. Enfin, l’élection présidentielle en août 2011, sauf événement imprévu (comme la mort du Président qui n’est sûrement pas aussi «ressuscité» qu’il paraît).

Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.

1 décembre 2010



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